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La masturbation

  • Photo du rédacteur: Jean-Luc Morcello
    Jean-Luc Morcello
  • 19 juil.
  • 15 min de lecture

Dernière mise à jour : 20 juil.

La masturbation reste l'une des pratiques sexuelles les plus universelles et naturelles qui soit, observée chez les hommes et les femmes de tous âges, dès l'adolescence et jusqu'à un âge avancé. Elle concerne aussi bien les personnes célibataires que celles vivant en couple.

Elle existe depuis la nuit des temps.

 

Longtemps considérée comme nocive, voire pathologique (« hérésie condamnable » par l’Église catholique jusqu’au siècle émancipateur (et libertin) des Lumières, pour laquelle la jouissance ne devait être (obligation) réservée qu’au but procréatif ; « vice solitaire » par la médecine du 19° siècle), la masturbation est aujourd'hui reconnue par toutes les sociétés savantes comme une pratique sexuelle normale et saine du développement psychosexuel : elle est indispensable à la découverte de son propre corps, de son plaisir et de ses préférences sexuelles. - à tout âge et quel que soit le statut affectif de la personne (lorsqu'elle est vécue librement et qu'elle ne devient pas compulsive).

 

Cela ne signifie pas pour autant qu'elle soit sans nuances : selon le contexte, la fréquence, le vécu émotionnel ou les croyances de chacun, elle peut être source de bien-être ou… de mal-être.


Ce que rapportent concrètement hommes et femmes

 

Une étude publiée dans le Journal of Sex & Marital Therapy sur des hommes en couple a montré que trois motifs suffisent à expliquer près de 80 % des réponses lorsqu'on demande la raison principale : le plaisir, la libération de tension sexuelle et la détente/le soulagement du stress arrivent nettement en tête.

Chez les femmes, une étude de 2020 retrouve un schéma proche : recherche du plaisir en premier lieu, puis réduction du stress et de la tension sexuelle.

 

Des travaux plus récents (notamment une revue sur la masturbation comme stratégie d'ajustement chez les femmes, 2024) montrent que l'orgasme masturbatoire agit concrètement sur l'humeur et l'anxiété — avec une nuance intéressante : la stimulation clitoridienne serait davantage associée à un effet stimulant et euphorisant, tandis que la stimulation vaginale produirait un effet plus apaisant et relaxant.

Cela suggère que les personnes ajustent parfois intuitivement leur pratique en fonction de l'état émotionnel qu'elles cherchent à atteindre — se calmer, ou au contraire se redynamiser.


Le point de vue de la psychologie

 

Lorsqu'on demande pourquoi les êtres humains se masturbent, la réponse semble évidente : « pour avoir du plaisir ». Pourtant, les psychologues et les sexologues savent que les motivations sont bien plus nombreuses et complexes.

En réalité, la masturbation répond à des besoins combinés : biologiques, émotionnels, psychologiques et parfois relationnels.

Selon les personnes et les périodes de la vie, elle peut remplir des fonctions très différentes.

 

Une dimension développementale et identitaire

 

Au-delà du plaisir immédiat, la psychologie du développement souligne le rôle de la masturbation dans la construction de l'autonomie sexuelle, en particulier à l'adolescence : c'est souvent la première expérience de plaisir sexuel auto-générée, sans dépendre du regard ou du désir d'autrui, ce qui en fait aussi un terrain d'apprentissage de son propre corps et, plus largement, un espace d'affirmation de soi.

En clinique, cela a une implication assez utile : plutôt que de demander « à quelle fréquence vous masturbez-vous ? », la question la plus informative est souvent « qu'est-ce que ça vous apporte, dans quel état émotionnel le faites-vous, et comment vous sentez-vous après ? » — c'est cette dimension fonctionnelle, bien plus que le chiffre, qui distingue une pratique équilibrée d'un usage qui mériterait d'être exploré en séance.

 

Les bienfaits de la masturbation

 

Nous allons voir les bienfaits de la masturbation d’abord « en général » (hommes et femmes confondus) puis spécifiquement pour chaque sexe, puis la masturbation mutuelle.

 

Je précise qu’il n'existe, selon l'International Society for Sexual Medicine, aucune fréquence « normale » : la variabilité interindividuelle est immense et n'est pas, en soi, un indicateur de santé ou de pathologie.

 

Favoriser une sexualité épanouie

 

Contrairement à une idée assez répandue chez mes patient·es en consultation, la masturbation ne remplace pas la sexualité de couple : elle l’enrichit.

Trop souvent, à tort, l’idée reçue et limitante que si on se masturbe lorsqu’on est en couple, c’est que « forcément » « quelque chose » ne va pas. Que lorsqu’on est en couple, il est « inutile » ou « interdit » de se masturber seul·e.

On oppose la masturbation à la sexualité de couple alors qu’elles sont en réalité complémentaires et mutuellement enrichissantes.

 

Le « plaisir solitaire » favorise l’imaginaire érotique et permet de mieux connaitre les réactions de son corps, de mieux « investir » son corps et sa sexualité, et, à terme, cela bénéficie à la relation de couple.

(Cervilla O, Álvarez-Muelas A, Sierra JC. Relationship between Solitary Masturbation and Sexual Satisfaction: A Systematic Review. Healthcare. 2024).

 

« Se masturber n’est pas tromper » : c’est juste une pratique différente, normale et saine, qui permet une sexualité plus qualitative à deux.

 

Chacun·e doit rester libre de ses choix mais ne pas les imposer à l’autre. Évidemment, quand le·la partenaire agite l’ombre de la culpabilité, c’est bloquant. C’est projeter ses propres blocages sur une personne extérieure à soi. Cette idée reçue, cette fausse croyance, montre le plus souvent un manque d’éducation sexuelle responsable d’une relative immaturité sexuelle.


Le plaisir !

 

La recherche du plaisir reste la raison la plus fréquemment évoquée.

La stimulation des zones érogènes active les circuits cérébraux de la récompense, impliquant notamment la dopamine, les endorphines et l'ocytocine. Cette activation procure des sensations agréables, favorise la détente et contribue au bien-être.

Mais réduire la masturbation à cette seule fonction serait très incomplet.

 

Mieux connaître son corps

 

Il est important de maintenir une certaine connexion à son corps, qui permet d'identifier

  • ses zones érogènes ;

  • les stimulations et gestes les plus agréables ;

  • le rythme et l'intensité préférés ;

  • les conditions favorisant l'excitation et l'orgasme.

 

Comme dit plus haut, cette meilleure connaissance de soi facilite souvent la communication avec un partenaire et améliore la satisfaction sexuelle.

 

Bien-être psychologique

 

L'orgasme entraîne la libération de plusieurs neurotransmetteurs impliqués dans le plaisir et la détente (dopamine, endorphines, ocytocine, prolactine).

Chez de nombreuses personnes, cela favorise :

  • une diminution du stress ;

  • une sensation de relaxation ;

  • une diminution temporaire de la douleur (douleur menstruelle, certains maux de tête, douleurs musculaires) ;

  • une amélioration transitoire de l'humeur ;

  • parfois un endormissement plus rapide et une meilleure qualité de sommeil (la chute de cortisol et la hausse conjointe d'ocytocine et de prolactine après l'orgasme créent un effet propice à l'endormissement ; des travaux publiés dans Frontiers in Public Health ont mis en évidence un lien entre intensité de l'orgasme, taux de prolactine et qualité de sommeil perçue).

  • Détente pelvienne et réduction des tensions, via la contraction puis le relâchement des muscles du plancher pelvien lors de l'orgasme.

 

Plusieurs auteurs soulignent que la satisfaction sexuelle, qu'elle soit solitaire ou partagée, est associée à une diminution du stress perçu, une meilleure estime de soi et une satisfaction de vie plus élevée, y compris chez les personnes âgées.


Ces effets sont cependant variables d'un individu à l'autre.


Gérer certaines émotions

 

La masturbation peut également répondre à des besoins émotionnels.

Certaines personnes y ont recours lorsqu'elles ressentent :

  • de la solitude ;

  • de l'ennui ;

  • de l'anxiété ;

  • de la tristesse ;

  • de la frustration ;

  • un besoin de réconfort.

 

Cela ne signifie pas qu'elle soit pathologique. Comme beaucoup de comportements agréables, elle peut ponctuellement contribuer à apaiser un état émotionnel désagréable.

En revanche, si elle devient le seul moyen de gérer ses émotions, elle risque de perdre sa fonction de plaisir pour devenir une stratégie d'évitement.

 

Explorer ses fantasmes

 

La masturbation constitue un espace d'exploration particulièrement libre et sans limite.

L'imagination peut s'exprimer sans la nécessité de tenir compte des attentes d'un partenaire. Les fantasmes permettent d'explorer des scénarios, des rôles ou des situations qui relèvent de l'imaginaire et ne correspondent pas nécessairement à des envies de passage à l'acte.

Les psychologues rappellent qu'un fantasme n'est pas un projet : il participe au fonctionnement normal de la vie psychique.

 

Fausses croyances

 

Pratiquée seul·e, la masturbation ne transmet pas d'infections sexuellement transmissibles et ne comporte aucun risque de grossesse.

Elle constitue donc l'une des pratiques sexuelles les plus sûres.

 

La masturbation :

  • ne rend pas stérile ;

  • ne fait pas baisser durablement la testostérone ;

  • ne provoque pas la cécité ;

  • ne fait pas perdre les cheveux ;

  • n'épuise pas les réserves énergétiques ;

  • ne provoque pas d'impuissance à elle seule.

 

Ces idées reçues ne reposent sur aucune preuve scientifique solide.

En revanche, certains risques existent lorsqu'elle devient problématique :

 

Pratique compulsive

 

Le principal risque est moins la masturbation elle-même que la perte de contrôle.

On parle de comportement sexuel compulsif lorsque la personne :

  • n'arrive plus à réduire sa fréquence malgré ses efforts ;

  • continue malgré des conséquences négatives ;

  • néglige son travail, ses études, son couple ou sa vie sociale.

 

L'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) a introduit dans la CIM-11 le « trouble du comportement sexuel compulsif », qui peut concerner la masturbation comme d'autres conduites sexuelles, mais qui reste défini par la souffrance et la perte de contrôle, non par la fréquence en tant que telle.

 

Dans ce cas, la souffrance psychologique à l’origine de la compulsion ainsi que celle liée aux conséquences, méritent une prise en charge spécialisée.

 

Irritations ou blessures

 

Une fréquence très élevée (plusieurs fois par jour tous les jours), une lubrification insuffisante ou des techniques très (trop) vigoureuses peuvent provoquer :

  • irritations cutanées ;

  • douleurs ;

  • petites lésions.


Ces situations restent généralement bénignes et sont réversibles.

 

L'influence de la pornographie

 

Il est important de distinguer masturbation et consommation de pornographie.

La masturbation n'est pas le problème.


En revanche, une utilisation intensive de pornographie chez certaines personnes peut modifier les attentes sexuelles, favoriser des attentes sexuelles irréalistes, des difficultés d'excitation avec un·e partenaire ou entretenir certains comportements compulsifs.

Les données médicales et sociologiques restent toutefois hétérogènes et il est difficile de distinguer la cause des conséquences.

(Hakkim S et al. Pornography—Is It Good for Sexual Health? A Systematic Review. Health Services Insights. 2022).

 


Les spécificités chez l'homme

 


Une meilleure connaissance de son excitation

 

La masturbation aide à reconnaître les sensations annonçant l'éjaculation et connaitre son seuil d’excitation du « point de non-retour » : à cette intensité d’excitation précise, l’éjaculation va impérativement arriver quoi que l’on fasse.

Elle est d'ailleurs utilisée dans certaines thérapies comportementales de l'éjaculation précoce (technique du « Stop and go »).

 

Une meilleure oxygénation du pénis

 

Un des effets très peu connus de la masturbation vient de l’érection :

Indépendamment de toute notion de plaisir, l’afflux de sang responsable de l’érection entraine une meilleure oxygénation des cellules et a donc un effet protecteur.

De même, des érections régulières maintiennent l’élasticité des cellules, permettant le gonflement de l’organe.

Un manque d’érection favorise à terme une fragilité du pénis due à un manque d’oxygène, et une « solidification » des cellules extensibles (fibrose, éventuellement maladie de Lapeyronie) qui finissent par rendre plus difficile la prochaine érection.

 

Une possible diminution du risque de cancer de la prostate

 

C'est l'un des champs de recherche les plus solides sur le sujet masculin.

 

Une grande étude de cohorte américaine (Health Professionals Follow-up Study, publiée dans le JAMA en 2004 par l'équipe de Leitzmann), portant sur environ 29 000 hommes suivis via des questionnaires bisannuels depuis 1992, n'a trouvé aucun signe que l'éjaculation fréquente augmentait le risque de cancer de la prostate.

Au contraire : une actualisation de cette cohorte (près de 32 000 hommes suivis 18 ans) a montré que les hommes déclarant 21 éjaculations ou plus par mois avaient un risque de cancer de la prostate inférieur d'environ 31 % par rapport à ceux qui en déclaraient 4 à 7, l'éjaculation étant comptabilisée qu'elle survienne par masturbation, rapport sexuel ou émission nocturne.

 

Une étude cas-témoins espagnole plus récente (CAPLIFE) va dans le même sens : les hommes n'ayant jamais éjaculé présentaient un risque de cancer de la prostate significativement plus élevé que ceux ayant une fréquence régulière, en particulier durant la vingtaine.

Sur le plan biologique, plusieurs mécanismes sont avancés : l'éjaculation permettrait d'évacuer des substances potentiellement délétères accumulées dans le liquide prostatique, de réduire la formation de dépôts cristallins associés au cancer, et de moduler l'expression de certains gènes prostatiques.

 

Il faut toutefois rester nuancé : les résultats ne sont pas unanimes selon les études et les populations, et il ne s'agit pas d'une preuve de causalité définitive mais d'une association répétée et plausible biologiquement.

 

Aucune recommandation médicale n'encourage aujourd'hui la masturbation dans le but de prévenir le cancer.

 

Les risques spécifiques

 

Une masturbation très stéréotypée


Chez certains hommes, une stimulation toujours identique (pression très forte, rythme très rapide, position inhabituelle) peut rendre plus difficile l'obtention d'un orgasme avec un·e partenaire.


Il ne s'agit pas d'une maladie reconnue mais d'une adaptation du système nerveux à un type de stimulation très spécifique et habituelle.

La situation est généralement réversible en variant progressivement les modes de stimulation, mais demande du temps car il s’agit d’un véritable déconditionnement du corps habitué à ne réagir que comme cela.

 

Culpabilité masturbatoire

 

Elle est rapportée par une minorité mais non négligeable d'hommes : environ 11 % dans une étude sur des militaires coréens, environ 15 % dans une étude italienne, cette culpabilité étant associée à davantage de troubles psychologiques et de difficultés relationnelles (notamment une moindre fréquence d'orgasme du·de la partenaire lors des rapports).

 

Masturbation et dysfonction érectile

 

La masturbation ne provoque pas de dysfonction érectile.

Lorsqu'un homme présente des difficultés d'érection uniquement avec sa partenaire mais pas seul, les causes sont le plus souvent psychologiques, relationnelles ou liées aux habitudes sexuelles, et non à la masturbation en elle-même.

 

 

 

Les spécificités chez la femme

 


Meilleure connaissance du corps et de ses réponses sexuelles

 

Chez les femmes, la masturbation joue un rôle particulièrement important dans :

  • la découverte du clitoris ;

  • l'identification des stimulations efficaces ;

  • la confiance sexuelle ;

  • l'image corporelle.


Les femmes rapportant une masturbation vécue positivement présentent souvent une meilleure satisfaction sexuelle et une perception plus positive de leur corps.

En explorant seule ce qui procure du plaisir, on affine sa carte corporelle et son « mode d'emploi » personnel, ce qui facilite ensuite la communication du désir et de ses préférences dans une relation de couple.

 

Une étude menée auprès de femmes mariées (2015) rapportait que celles qui se masturbaient déclaraient davantage d'orgasmes, une meilleure estime de soi, un désir sexuel plus marqué et une plus grande satisfaction conjugale et sexuelle que celles qui ne le faisaient pas : la satisfaction sexuelle influence significativement la satisfaction de vie globale des femmes.

 

La masturbation est donc un élément complémentaire (pas opposé !) de la vie sexuelle de couple.

 

Renforcement du plancher pelvien

 

Les contractions rythmiques de l'orgasme sollicitent les muscles pelviens, ce qui peut contribuer, avec d'autres facteurs, à leur tonicité — un élément en faveur du contrôle vésical et le confort sexuel à long terme.

 

Une place importante dans les thérapies sexuelles

 

La masturbation guidée fait partie des exercices utilisés dans certaines prises en charge :

  • difficulté orgasmique ;

  • baisse du désir ;

  • douleurs sexuelles (dyspareunies ou vaginisme).

 

L'objectif est d'améliorer la conscience corporelle et de diminuer l'anxiété liée à la sexualité en général ou à la pénétration en particulier.

 

La honte et la culpabilité

 

Sont documentées de façon particulièrement nette : des travaux universitaires montrent que les femmes plus jeunes et/ou adhérant à des croyances religieuses fondamentalistes rapportent davantage de vécus négatifs autour de la masturbation, alors même que la recherche associe cette pratique à une meilleure image corporelle et une plus grande satisfaction corporelle. Le tabou entourant spécifiquement la sexualité solitaire féminine, historiquement plus stigmatisée que celle des hommes, peut freiner l'exploration corporelle et retarder l'accès à l'orgasme ou à une sexualité épanouie.

 

Peut-elle remplacer les rapports sexuels ?

 

Non.

Comme chez l'homme, elle peut compléter et enrichir une sexualité qualitative, mais ne remplace ni l'intimité émotionnelle ni la relation sexuelle lorsqu'elles sont souhaitées.

Chez certaines femmes, elle constitue simplement une autre façon de vivre leur sexualité.

 

Masturbation féminine et sex-toys

 


Un petit aparté ici pour sensibiliser les femmes utilisant des toys :

Si les « aspirateurs » de clitoris procurent des orgasmes puissants, ils sont néanmoins à déconseiller sur le long terme, car ils finissent par désensibiliser le clitoris – à utiliser avec parcimonie, donc.

 


Les meilleurs jouets restent incontestablement les « bons vieux » vibros de type « Wand » : outre qu’ils sont très faciles à manier (en variant la position, l’angle et la pression) on peut stimuler toutes les zones érogènes de son corps.


Mais pas que : on peut aussi masser n’importe quelle partie du corps pour une meilleure détente musculaire globale.

 



Masturbation mutuelle

 

Longtemps restée dans l'angle mort de la recherche — la plupart des études s'étant concentrées sur la masturbation solitaire — la masturbation mutuelle fait l'objet d'un intérêt scientifique croissant depuis le début des années 2020. Elle occupe une place particulière : ni tout à fait solitaire, ni pleinement fusionnelle, elle concerne à la fois à l'intimité du plaisir personnel et à la relation de couple.


La masturbation mutuelle permet à certains couples de renforcer leur complicité, de découvrir le plaisir de l'autre ou de communiquer plus facilement sur leurs préférences sexuelles.

Dans cette situation, la motivation dépasse largement la simple recherche de l'orgasme : il s'agit aussi de partager un moment d'intimité et de connexion.

 

La masturbation mutuelle est une découverte : elle invite à ralentir et à porter son attention sur les réactions de son partenaire. Elle permet de découvrir :

  • les zones les plus sensibles ;

  • les préférences en matière de rythme et de pression ;

  • les gestes appréciés ou, au contraire, inconfortables ;

  • les signes corporels de l'excitation.

Cette observation mutuelle facilite souvent la communication autour du plaisir. Pour de nombreux couples, elle constitue un moyen concret d'apprendre à mieux connaître le corps de l'autre, sans avoir à deviner ses préférences.

 

Contrairement à certaines idées reçues, la masturbation mutuelle ne constitue pas un « substitut » à la pénétration : c’est une pratique sexuelle à part entière.

Elle peut être intégrée à différents moments de la vie sexuelle :

  • comme préliminaire ;

  • comme pratique principale ;

  • comme moment d'exploration et de découverte ;

  • comme alternative lorsque la pénétration n'est pas souhaitée ou possible.

Cette diversité contribue à élargir le répertoire sexuel du couple et à réduire la pression de la performance centrée sur la pénétration ou l'orgasme.

 

Une étude publiée en 2023 dans l'International Journal of Sexual Health (Kılıç, Armstrong et Graham) s'est penchée spécifiquement sur le rôle de la masturbation mutuelle au sein du couple : ses résultats vont à l'encontre d'une idée reçue tenace : loin de traduire une sexualité de couple insatisfaisante (« modèle compensatoire »), la pratique de la masturbation mutuelle est associée à une satisfaction sexuelle plus élevée, aussi bien chez les femmes que chez les hommes, qui rapportent globalement davantage de vécus positifs que négatifs autour de cette pratique.

En revanche, l'estime de soi sexuelle des participants n'était pas significativement modifiée, ce qui suggère que le bénéfice passerait moins par un sentiment de performance que par la qualité de la connexion et de la communication entre partenaires.

 

Les chercheurs soulignent également une fonction souvent sous-estimée : la masturbation mutuelle constitue une forme de communication sexuelle non verbale : le fait de montrer à l'autre son propre rythme, ses zones de plaisir, ses expressions au moment de l'excitation ou de l'orgasme transmet des informations concrètes qu'il est parfois difficile de formuler avec des mots.

Cette transparence peut ensuite faciliter le dialogue verbal sur les préférences et les limites de chacun, avec un intérêt particulier souligné par les auteurs pour combler l'écart d'orgasme souvent observé entre hommes et femmes dans les rapports hétérosexuels, la sexualité féminine restant historiquement moins enseignée et moins mise en scène que la sexualité masculine.

 

Une donnée intéressante ressort aussi de ces travaux : les hommes rapportent en moyenne des attitudes plus favorables envers la masturbation mutuelle que les femmes, ce qui reflèterait moins une différence de plaisir ressenti qu'un écart de familiarité avec cette pratique, probablement lié à des scripts sexuels culturels encore inégalement partagés entre hommes et femmes.

 

Sur le plan de la santé sexuelle

 

Sur le plan de la prévention, la masturbation mutuelle présente un profil de risque particulièrement favorable :

  • Absence de risque de grossesse, la pratique n'impliquant pas de pénétration ;

  • Réduction très nette du risque de transmission d'infections sexuellement transmissibles (IST) par rapport aux rapports pénétratifs, en l'absence d'échange de fluides ; un lavage des mains avant/après et l'usage de préservatifs sur d'éventuels accessoires partagés renforcent encore cette sécurité ;

  • Elle est pour cette raison parfois recommandée dans une logique de réduction des risques, en particulier dans certaines populations (dont les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes), ou comme option adaptée en cas de douleurs à la pénétration, de convalescence après un problème de santé, ou simplement de souhait de diversifier la sexualité de couple sans viser systématiquement le rapport pénétratif.

 

Une option intéressante dans certaines situations


La masturbation mutuelle peut être particulièrement adaptée :

  • pendant une grossesse lorsque certaines positions deviennent inconfortables ;

  • après un accouchement, selon les recommandations médicales et le confort de la personne ;

  • en cas de douleurs lors de la pénétration (dyspareunie ou vaginisme) ;

  • après certaines interventions chirurgicales ;

  • en présence de troubles de l'érection ou de l'éjaculation ;

  • chez les personnes présentant un handicap ou une maladie chronique limitant certains rapports sexuels.

 

La masturbation mutuelle en sexologie

 

D'un point de vue clinique, la masturbation mutuelle est parfois proposée en accompagnement de couple, notamment pour :

  • Réduire la pression de performance en déplaçant l'attention de l'objectif (l'orgasme simultané, la pénétration) vers le ressenti corporel partagé ;

  • Rouvrir le dialogue sur le plaisir - en particulier dans des relations où la sexualité s'est standardisée autour de scénarios répétitifs ;

  • Servir de passerelle progressive pour des personnes ou des couples confrontés à de l'anxiété de performance, à des douleurs sexuelles, ou simplement désireux de réapprendre à être présents l'un à l'autre sans objectif de résultat.

 

Comme pour toute pratique sexuelle partagée, son intérêt repose avant tout sur le consentement mutuel, la communication et l'absence de pression : proposée sans écoute du rythme et des limites de chacun, elle perdrait précisément ce qui en fait, selon les études disponibles, un facteur de satisfaction et de rapprochement.

 

Pour certains couples, la masturbation mutuelle constitue un complément occasionnel à leur sexualité. Pour d'autres, elle peut devenir une pratique privilégiée, voire la principale source de plaisir partagé.

Il n'existe pas de hiérarchie entre les différentes pratiques sexuelles. Une sexualité épanouissante est avant tout une sexualité consentie, respectueuse des limites de chacun et adaptée aux envies du moment.

 

 

Que retenir ?

La masturbation est aujourd'hui considérée comme une pratique sexuelle normale et généralement bénéfique : elle favorise la connaissance de soi, participe au bien-être psychologique et enrichit très certainement la vie sexuelle.


La masturbation répond rarement à une seule motivation : elle peut être un moyen de rechercher du plaisir, de mieux connaître son corps, de diminuer le stress, d'explorer ses fantasmes, de maintenir une activité sexuelle ou de partager un moment d'intimité avec son partenaire.

Du point de vue psychologique la question n'est donc pas « Pourquoi se masturber ? » mais plutôt : « Quel besoin la masturbation vient satisfaire aujourd'hui ? »

C'est la réponse à cette question qui permet de distinguer une pratique épanouissante d'un comportement devenu contraignant ou utilisé comme unique moyen de faire face aux difficultés émotionnelles.

 

Elle devient problématique lorsqu'elle est vécue sous la contrainte, qu'elle s'accompagne d'une consommation excessive de pornographie, qu'elle entraîne une souffrance psychologique ou qu'elle interfère avec la vie quotidienne.


Les véritables difficultés rencontrées sont presque toujours d'ordre psychologique, relationnel ou culturel : culpabilité héritée de représentations moralisatrices, compulsivité en tant que stratégie d'évitement émotionnel, ou tabou spécifique pesant sur la sexualité solitaire des femmes : autant de terrains sur lesquels l'accompagnement sexologique a, précisément, tout son rôle à jouer — moins pour « autoriser » une pratique qui n'a pas besoin de l'être, que pour aider chacun·e à se défaire du poids du jugement.

 

En sexologie, l'objectif n'est donc pas de juger la fréquence de la masturbation, mais d'évaluer si elle est choisie, source de plaisir, compatible avec les valeurs de la personne et intégrée de manière équilibrée dans sa vie affective et sexuelle.

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