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L’influence des médias sur la sexualité

  • Photo du rédacteur: Jean-Luc Morcello
    Jean-Luc Morcello
  • 26 janv.
  • 9 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 2 jours

Depuis la nuit des temps la sexualité humaine s’est toujours façonnée au croisement de l’intime, du relationnel, de la culture et de l’époque. Depuis le XXe siècle, leur influence s’est intensifiée avec la démocratisation des écrans et l’avènement du numérique, transformant profondément les normes, les pratiques et les attentes en matière de sexualité. Si bien que les médias sont devenus une des forces culturelles les plus puissantes aujourd’hui : ils nous inondent.

 

Télévision, cinéma, séries, radios, internet, réseaux sociaux, publicités, magazines, livres, podcasts, influenceurs, musique, pornographie : jamais les occasions d’évoquer la sexualité – même indirectement - n’ont été aussi nombreuses et accessibles.

 

Comment faire le tri ?

Quelle est réellement l’influence des médias sur notre sexualité ?

C’est ce que je vais essayer d’explorer ici.


 

Évolution des représentations médiatiques de la sexualité

 

Les premières représentations explicites apparaissent avec le cinéma : The kiss (Le Baiser) en 1896, premier court-montage muet (18 secondes) à montrer un baiser → s c a n d a l e ! 😊



Puis elles se développent avec la libération des mœurs des années 70.

Au début du XXe siècle, la sexualité était un sujet tabou, rarement évoqué dans les médias.

Les séries télévisées comme Sex and the City (1998-2004) ou Masters of Sex (2013-2016) ont marqué un tournant en abordant ouvertement des thèmes comme le plaisir féminin, l’orientation sexuelle ou les dysfonctions sexuelles.

 

Aujourd’hui, des plateformes comme Netflix ou HBO proposent des contenus toujours plus audacieux (Sex Education, Euphoria), qui mêlent divertissement et pédagogie.

Ces œuvres contribuent à une forme d’éducation sexuelle informelle, parfois plus accessible que les cours scolaires ou qu’un journal scientifique 😊

 

Les médias comme premiers modèles de socialisation sexuelle

 

Les ados vivent une période clé de leur vie : ils découvrent l’autonomie, l’intimité, la sexualité, leur corps se transforme, et sont en questionnement identitaire « qui je suis ? ».

L’identité de genre, généralement établie depuis l’enfance (5-7 ans), est mise à l’épreuve par les transformations pubertaires et les remaniements identitaires. Elle peut être confirmée, ou bien réinterrogée si le corps ne correspond pas au genre ressenti (dysphorie de genre).

Quel programme ! 😊

 

Ils ont déjà des repères mais cherchent ceux qu’ils n’ont pas : ils vont les chercher là où ils les trouvent, là où ils leurs sont immédiatement accessibles.

Pour beaucoup d’entre eux et jeunes adultes, les médias constituent une première source d’information sur le corps, le désir, les pratiques sexuelles et les relations intimes.

 

Pour de nombreux jeunes, les médias (notamment internet) sont la première source d’information sur la sexualité : selon une étude de l’IFOP (2021), 43 % des 15-17 ans déclarent avoir appris des choses sur le sexe via des vidéos en ligne, contre 32 % via l’école. Cependant, cette information est souvent biaisée :

  • La pornographie donne une vision déformée des pratiques sexuelles, centrée sur la performance et la domination masculine ;

  • Les réseaux sociaux (TikTok, Instagram) diffusent des conseils parfois douteux sur la sexualité, mêlant mythes et réalités ;

  • Les influenceurs (pseudo-sexologues auto-déclarés, coachs en séduction) proposent des discours le plus souvent incomplets voire faux.

 

Impact de la série Sex Education sur les jeunes spectateurs : une étude de l’Université de Cambridge (2022) montre que 68 % des adolescents interrogés ont déclaré que la série les avait aidés à mieux comprendre leur sexualité, mais 23 % ont aussi ressenti une pression à « vivre une sexualité aussi riche que les personnages ».

 

Sans éducation sexuelle à l’école ou dans la famille, ces contenus deviennent une référence implicite.

 

Cependant, la représentation dans les médias est souvent simplifiée ou idéalisée : les corps sont jeunes et conformes aux normes sociales, le plaisir semble immédiat et réciproque

→ cela peut créer des attentes irréalistes et des sentiments de culpabilité chez celles et ceux dont l’expérience réelle diverge. Genre : « puisque je vis pas ce que l’exemple donne c’est que je suis pas normal·e ».

 

 Deux excellents sites pour les ados :

·          Sexpairs : anonyme et gratuit, on peut y aborder tous les sujets et est modéré par des professionnels reconnus dans le monde de la sexologie ;

·         On sexprime : très bon site édité par Santé Publique France répondant à toutes les questions qu'un·e ado peut se poser, sur tous les sujets possibles.

 

La pornographie : curiosité, stimulation et pièges

 

Même avec la récente loi sur l’obligation de vérifier la majorité des utilisateurs, la pornographie en ligne reste accessible pour n’importe qui si on sait y faire.

 

Je reconnais que la pornographie a des points positifs :

  • Éveille la curiosité ;

  • Déstigmatise certaines pratiques ;

  • Dévoile de nouvelles pratiques ;

  • Explore la sexualité.

 

Mais elle influence négativement et fortement la perception de la sexualité :

  • Certaines scènes suggèrent que le consentement est automatiquement acquis ou « négociable » (or il ne l’est pas → voir mon post à ce sujet) ou que le désir est un « automatisme » : c’est croire en la magie… ;

  • Corps non représentatifs de la généralité et plaisir « spectaculaire » ;

  • Elle peut créer des idées archi-fausses sur la sexualité de tous les jours et des attentes irréalistes : par exemple, on pourrait croire que les rapports « doivent » durer longtemps et provoquer plusieurs orgasmes.

 

Mec si t’y arrives pas t’es nul, t’es pas un homme.

Meuf si t’y arrives pas t’es pas « bonne », t’es coincée.

 

La pornographie est une mise en scène, pensée pour exciter, pas pour éduquer.

Mise en scène veut dire : scénario (très souvent le même, ce qui enferme l’imaginaire dans des schémas répétitifs), consignes du réalisateur·trice, montage en post-production, et casting (les corps sont choisis).

 

Les corps, les réactions, les durées et les pratiques qui y sont montrés ne reflètent pas la diversité ni la réalité des expériences sexuelles.

Lorsqu’elle devient une référence principale, elle peut créer des complexes, des attentes irréalistes et une vision biaisée du consentement et du plaisir.

 



Hommes et femmes « utilisent » la pornographie différemment :

  • Les hommes : souvent à la recherche de stimulations fortes, puissantes, souvent simplement pour « décharger » une tension ;

  • Moins de la moitié des femmes (44% dans l’enquête de Philippe Brenot « Les femmes, le sexe et l’amour » éd. Les arènes) sont excitées par la pornographie et contrairement aux hommes, c’est plus un détail ou une situation qui les excite.

Elles émettent beaucoup plus de réserve sur les scènes « hard ».

 

😊 Une discussion avec un·e sexologue ou une éducation sexuelle permet de replacer correctement ces images dans le réel.

 

Les réseaux sociaux


Ils amplifient la pression sociale mais surtout : la comparaison. Et ça : je pense qu’il n’y a rien de pire pour plomber l’esprit (en matière de sexualité notamment).

Les corps et les relations sont souvent mis en scène pour obtenir des likes, ce qui pourrait donner un sentiment d’inadéquation ou de différence.


J’en reviens à mon exemple précédent : « puisque je vis pas ce que mes « contacts » (ou l’influenceur) disent, c’est que je suis pas normal·e ».

→ résultat : on culpabilise et on vit à travers les autres, « par procuration » comme le chantait Jean-Jacques Goldman.

 

😊 À l’inverse, des comptes éducatifs ou de sexologie par des professionnels qualifiés offrent des repères et des informations fiables, aidant à relativiser les représentations idéalisées.

On peut citer :

 

Les médias comme vecteurs d’inclusion

 

Un des points positifs des médias est qu’ils peuvent être des leviers d’inclusion pour les sexualités longtemps marginalisées :

  • Séries ou films abordant les relations homosexuelles, bisexuelles ou transgenres ;

  • Podcasts et vidéos éducatives sur le consentement, la communication et la santé sexuelle ;

  • Campagnes médiatiques explorant la sexualité des personnes âgées ou en situation de handicap.

 

Depuis les années 2010 on observe une diversification des modèles :

  • Personnages LGBTQI+ (Pose, Heartstopper), femmes actives sexuellement (Fleabag), hommes vulnérables (Normal People) ;

  • Des marques comme Dove ou Always promeuvent le « body positivity » et la déconstruction des stéréotypes ;

  • Meilleure visibilité des communautés minoritaires (LGBTQI+, queer, personnes en situation de handicap) ou discussions sur le consentement (#MeToo).

 

Ces plateformes permettent aux minorités de s’exprimer et de trouver des communautés.

 

→ progrès ou illusion ? Malgré ces progrès que l’on ne peut que saluer et encourager, les représentations restent souvent limitées à des niches ou des cibles marketing.

 

L’influence subtile mais puissante de la musique


Certaines musiques augmentent la dopamine (plaisir, motivation), d’autres favorisent la relaxation et la baisse du cortisol (stress), ce qui facilite le désir.


Un rythme lent peut encourager l’intimité, la lenteur, l’attention à l’autre ; un rythme plus marqué peut stimuler l’excitation, la pulsion.



Le corps a tendance à se synchroniser inconsciemment à la musique.

Elle crée un espace hors du temps propice au lâcher-prise.

 

Les styles musicaux véhiculent des représentations de la sensualité :

  • Les voix graves, soufflées évoquent l’intimité ;

  • Le groove, le funk et le R&B concernent la corporalité et le désir ;

  • Les chansons poétiques ou ambiguës suggèrent l’érotisme.

 

La sexualité est souvent stimulée par la suggestion (plus les femmes que les hommes – « en général »), que par l’explicite (plus les hommes que les femmes - « en général »).

 

Et que dire des paroles… Souvenons-nous de James Brown et son légendaire « Sex machine », Tom Jones avec « Sex bomb », ou les paroles subtiles d’Alain Bashung dans « Madame rêve ».

 

Influence sur les pratiques sexuelles

 

Livres et films popularisent certaines pratiques sexuelles : par exemple les pratiques BDSM après Cinquante Nuances de Grey.

D’autres présentent les relations sexuelles comme un loisir sans conséquences (séries comme Friends ou The Affair).

 

Selon la théorie de l’excitation médiatique (Zillmann, 1983), une exposition répétée à des contenus sexualisés peut modifier les attentes et les désirs. Par exemple la pornographie peut créer une préférence pour des pratiques spécifiques, parfois éloignées de la réalité des relations intimes.

 

Les figures publiques (ex. : Kim Kardashian) deviennent des modèles de désirabilité.

Leurs choix vestimentaires, leurs relations et leurs discours sur la sexualité sont souvent imités par leurs fans.

 

Les médias transforment aussi la façon dont on vit les relations :

  • Tinder ou Bumble par exemple, promeuvent la culture du « swipe » et la multiplication des « options » ;

  • Instagram, TikTok ou PornHub créent des bulles de filtres, algorithmes, renforçant certains modèles (ex. : couples "parfaits", corps idéalisés).

 

→ conséquences : anxiété, comparaison sociale, difficulté à construire des relations durables.

 

Globalisation des normes sexuelles

 

Les médias occidentaux (Hollywood, séries américaines, plateformes comme Netflix) exportent leurs représentations de la sexualité dans le monde entier.

On assiste aussi à une globalisation des contenus sexuels dans toutes les ramifications de l’industrie pornographique.

 

Certaines régions du monde évoluent (certes, sous certaines conditions), d’autres résistent :

 

  • En Asie : des pays comme la Corée du Sud ou le Japon voient une augmentation des divorces et une remise en question des rôles traditionnels, en partie due à l’influence des dramas et des K-pop stars promouvant l’individualisme et la liberté sexuelle ;

  • En Afrique : les séries nigérianes (Nollywood) introduisent des personnages transgenres ;

  • En Afrique du Sud : la série Knuckle City aborde la masculinité toxique dans les townships ;

  • Au Moyen-Orient : des plateformes comme Shahid (version arabe de Netflix) diffusent des contenus plus progressistes, mais sous le contrôle des censures locales ;

  • En Arabie Saoudite, la série Exit 7 (2021) a été saluée pour aborder des thèmes comme le divorce et les relations amoureuses, tout en respectant les normes locales ;

  • Au Brésil : les telenovelas comme Amor à Vida (2013) ont introduit des personnages transgenres. D’autres telenovas entrainent des débats sur la polygamie, l’homosexualité ou le divorce, parfois en conflit avec les valeurs locales ;

  • En Russie : lois contre la « propagande LGBT » et promotion des « valeurs traditionnelles » dans les médias d’État ;

  • En Inde : Bollywood censure de scènes de baiser dans les films (ex. : The Kiss of Love, 2022) et débats sur la moralité des contenus sexualisés ;

  • Les communautés religieuses : aux États-Unis comme en Europe, des mouvements conservateurs boycottent les marques ou les séries jugées « trop libérales ».

 

Médias et éducation sexuelle

 

Dans l’idéal l’enjeu des médias serait de favoriser l’éducation sexuelle.

😊 Nous avons vu plus haut dans l’article que cela existe !

  • Identifier la fiction et la réalité ;

  • Reconnaitre la mise en scène et les stéréotypes ;

  • Comprendre le consentement ;

  • Valoriser le respect de ses limites et de celles des autres ;

  • Favoriser l’estime de soi et la confiance en soi.

 

Vers une sexualité médiatisée, mais éclairée ?

 

Les médias influencent la sexualité parfois comme un miroir déformant, mais pas toujours.

Ils ont profondément transformé notre rapport à la sexualité, en bien comme en mal : ils ont contribué à libérer la parole, à diversifier les représentations, mais aussi à créer de nouvelles pressions et à diffuser des modèles parfois toxiques.

 

Toute la différence vient de comment l’on s’en sert et ce qu’on choisit d’y voir.

 

Ils sont un bon indicateur de nos fantasmes collectifs autant qu’ils les façonnent : qui de l’œuf ou la poule ? 😊

 

Cultiver un regard critique permet de reprendre du pouvoir sur sa vie sexuelle, pour la vivre non pas selon des modèles imposés, mais en accord avec ses propres désirs, ses propres valeurs et son propre rythme : les médias deviennent alors un outil d’information, de réflexion et d’ouverture, plutôt qu’une norme à suivre aveuglément.

 

En France, le programme EVARS  Éducation à la Vie Affective, Relationnelle et à la Sexualité  est un programme éducatif officiel à l’école, au collège et au lycée, pour accompagner les jeunes dans la compréhension de leurs émotions, de leurs relations et de leur sexualité dans un cadre respectueux et informé.

 

En tant que sexologue, j’insiste sur le fait que la sexualité ne doit pas se réduire à ce que les médias en montrent : elle est avant tout une expérience intime, diverse et évolutive, qui mérite d’être vécue en conscience et en liberté – et doit le rester 😊



Jean-Luc Morcello


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